Quand la consultation psychothérapeutique passe par l’écrit…

5 avril 2019 - Alexandra Arcé -

consultation psy écrit

Selon une certaine idée courante, une relation entre deux êtres humains ne saurait être authentique si elle ne se déroule pas dans l’instantanéité de la parole orale. C’est oublier que même une conversation, toute classiquement orale qu’elle soit, ne peut faire l’économie de passer par un certain média qu’est le langage. Et ce langage, pour peu que l’on n’y habite pas avec aisance, pour peu que l’on s’y déplace avec lenteur, pour peu que l’on y aime y choisir précieusement ses mots, peut être un obstacle dans l’établissement d’une relation vécue comme authentique par le biais de la conversation immédiate qui ne laisse pas le temps aux mots de trouver leur juste place dans l’acte de l’énonciation.

La communication est une discipline composée de règles implicites, introjectées dès le plus jeune âge. Ces règles varient d’un lieu à l’autre, d’une époque à l’autre.

Carl Gustav Jung, dans « Les Types psychologiques », considérait que l’Occident était d’une nature extravertie (tout ce que l’individu contient est projeté vers l’extérieur et, d’une manière générale, le centre du monde est considéré comme extérieur à l’individu) tandis que l’Orient aurait une nature plutôt introvertie (tout est au contraire ramené à l’expérience individuelle du sujet et rien n’existe en dehors de ce qui peut être vécu en lui).

Ces propos, tenus au siècle dernier, doivent être modulés puisque les cultures se sont croisées et imprégnées mutuellement les unes les autres en un temps remarquablement court. D’une certaine manière, en un siècle, l’esprit occidental n’a cessé de s’étendre et, avec lui, le règne de l’extraversion. Le livre et l’écriture, supports par excellence de la réflexion en ce qu’ils permettent de prendre de la distance par rapport à ce qui est introjecté (le texte) et ce qui est projeté (l’effet du texte), sont délaissés au profit de modes de communication qui privilégient l’instantané et qui ne laissent pas de traces sur lesquelles se reposer pour donner à la pensée la permission de s’enraciner et de croître.

On privilégie désormais la rencontre réelle, la conversation téléphonique ou vidéophonique, jugeant que celles-ci sont « réelles » tandis que la conversation écrite serait « imaginaire ». Cette conception montre bien la distance qui existe entre une vision extravertie et une vision introvertie du monde. Pourtant, dans un cas comme dans l’autre, on discerne bien deux personnes concernées par le désir et la volonté de se parler.

consultation par écrit

Il n’est pas question ici de faire le procès d’un mode de communication, ou d’en glorifier un autre, mais de rappeler que tout le monde n’est pas obligé de préférer la conversation instantanée, et que celle-ci convient peut-être mieux aux personnes extraverties. Il se peut au contraire que vous sentiez que vous vous exprimez plus authentiquement en écrivant qu’en parlant. Il s’agit d’une question de tempérament, mais pas seulement. Lorsque ce qui nous retient sur la chaîne du langage est ténu, comme c’est le cas chez les sujets-limites, une conversation instantanée peut nous faire perdre le sens des mots et nous renvoyer au grand vide originel qui est la source du langage : pourquoi ce mot désigne-t-il ceci ? pourquoi, en prononçant telle suite arbitraire de syllabes, je demande à une certaine réalité d’advenir ?

Une personne qui ne serait pas suffisamment amarrée au langage ne constate pas la matérialité de la parole lorsqu’elle n’est que prononcée, ce qui produit le grand vide, cet arrêt de l’esprit si bien traduit par Antonin Artaud : « Mes amis, je ne les ai jamais vus comme moi, la langue pendante, et l'esprit horriblement en arrêt ». On peut aussi se sentir dépassé par la quantité d’informations qui proviennent de l’attitude de son interlocuteur, par le son de sa voix ou par ce qui se passe dans l’environnement immédiat. On peut aussi craindre d’être jugé à travers cette expérience sociale.

Les questions qui se posent alors (est-ce que je semble cool ? est-ce que je ne suis pas emmerdant ? quelle image est-ce que je renvoie de moi-même ?) mettent à distance la spontanéité de la conversation. Cette problématique est particulièrement pertinente pour ceux que la psychiatrie désigne sous le terme de sujets « comme si ».

Malgré la tendance fâcheuse de la psychiatrie à vouloir ranger les gens dans des tiroirs, cette désignation peut fournir un support à la compréhension de soi-même. La personne « comme si » semblerait ainsi faire preuve d’une adaptation de surface et des relations satisfaisantes qui ne révèlent en réalité qu’une absence d’affects et des déficiences relationnelles au niveau affectif.
Comme par hasard, cette catégorie psychiatrique apparaît en même temps que l’injonction sociale, de plus en plus abrutissante, à se faire l’entrepreneur jovial, enthousiaste et motivé de soi-même. La conversation écrite permet au contraire de prendre de la distance par rapport à ces injonctions qui nous font croire qu’il faudrait toujours donner le meilleur de soi-même et qu’il faudrait privilégier l’image que l’on renvoie par rapport à ce que l’on ressent vraiment.

thérapie par écrit

La consultation psychothérapeutique par écrit n’élude-t-elle pas cependant certaines caractéristiques du transfert ?

Ce serait conférer à la capacité d’imagination de chacun une bien faible portée. Lorsque l’on rencontre une personne, indirectement ou directement, ce que nous imaginons d’elle, ce que nous projetons sur elle ou ce à quoi nous nous identifions en elle compte toujours plus que ce qui est réellement. Dans un cas comme dans l’autre, le transfert reste analysable à travers les temps de réponse, les silences, les manquements aux rendez-vous, les incompréhensions ou le ton de la conversation (amabilité, expression de la colère, expression du doute, etc.).

Si la rencontre psychothérapeutique n’a jamais été envisagée sous l’angle de la correspondance par ceux qui en furent ses fondateurs, c’est parce que l’époque ne leur donnait pas les moyens techniques d’engager une conversation en temps réel par l’expression écrite, comme c’est désormais le cas avec des applications telles que Messenger. Mais le facteur temporel même pourrait n’être qu’un faux problème : n’oublions pas que c’est à travers ses échanges avec Wilhelm Fliess, qui passèrent en grande partie par la correspondance écrite, que Sigmund Freud développa ses idées sur la psychanalyse et qu’il fonda ici sa propre origine, celle de l’auto-analyse.

Alors, ne peut-il vraiment rien se passer de sérieux lorsque deux personnes échangent entre elles en s’écrivant ?